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Axelle Demoulin et Nicolas Ancion: la traduction en tandem

Axelle Demoulin et Nicolas Ancion forment un couple dans la vie tout comme dans leur pratique professionnelle. Leur marque de fabrique? La traduction à quatre mains! Le duo a adapté de nombreux livres pour différents âges, dont certains à succès: des romans de fantasy et des romances pour adolescents, mais aussi des histoires d’aventure pour les enfants, des thrillers et des romans policiers. La sympathique paire – qui traduit depuis l’anglais et l’espagnol vers le français – nous éclaire sur ce métier de l’ombre ô combien important.

Nicolas Ancion Axelle Demoulin
Mégane Spicher
7 octobre 2025

Les premiers pas
Pour Axelle et Nicolas, l’aventure de la traduction débute en 2009. L’éditeur Pocket, chez qui certains ouvrages de Nicolas[1] étaient édités, leur propose le projet de traduire un livre à quatre mains: «Axelle devait assurer la qualité de l'anglais, et moi la qualité littéraire. L’éditeur a trouvé que c'était une bonne idée, il nous a fait faire un essai». Malheureusement cet essai n’a pas été concluant. «On a complètement foiré», nous confie le duo en riant en chœur et de bon cœur à l’évocation de ce souvenir. L’ouvrage en question était un thriller dans le monde de l'informatique. «Le passage que nous devions traduire se déroulait dans un data center: une scène d’ambiance avec beaucoup de détails techniques», explique Nicolas. «Ce n’était pas fluide et pas très bon», ajoute Axelle avec amusement. Elle précise que l’éditeur a été compréhensif et leur a donné une deuxième chance. Le couple se voit confier un nouvel essai, avec un livre issu de l’univers Star Wars. Nicolas était aux anges: «C’était toute mon enfance!», dit-il avec émotion. La deuxième tentative est concluante et marque le début d’une longue collaboration avec la maison d’édition. Petite anecdote à propos de cette traduction: le livre était tiré d’un jeu vidéo, il leur fallait donc le connaître. Axelle raconte, amusée, leur dévouement initial: «On a acheté une console pour que Nicolas fasse le jeu vidéo, et j’ai noté toutes les répliques. Puis, on s’est mis à fréquenter les forums en ligne». Une fois terminée, la traduction a ravi les fans de la franchise, dont certains ont été enchantés qu'on les ait consultés avant publication pour le choix de certains termes inédits en français. Ce livre a véritablement lancé leur carrière. Entre 2009 et 2021, Axelle et Nicolas ont réalisé plus de 25 traductions d’ouvrages issus de l’univers Star Wars pour Pocket.

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Couverture de «Star Wars: le réveil de la force», de Rogue One: a Star Wars story» et de «Star Wars: maître & apprenti» (©Éditions Pocket)

En parallèle, le duo se met à développer des collaborations durables avec d’autres maisons d’édition, comme Hachette, De Saxus ou Robert Laffont. Cela lui permet de diversifier les genres littéraires mais aussi les univers linguistiques: en plus de l’anglais, Axelle maîtrise parfaitement l’espagnol et peut ainsi traduire des romans depuis la langue de Cervantès. C’est avec la traduction du roman Quantic love de Sonia Fernández-Vidal (Hachette Jeunesse, 2013), qu’Axelle et Nicolas réalisent une de leurs premières incursions dans la littérature hispanique. Clin d’œil aux lecteur·rice·s suisses, il s’agit d’une «petite romance qui se passe en Suisse, au CERN».

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Couverture de «Quantic love» (©Hachette Jeunesse)

Un mécanisme bien rôdé
Au fur et à mesure des traductions, le fonctionnement du duo se précise. Axelle nous explique: «C’est moi qui fais les recherches pour garantir le sens et trouver des équivalences, puis Nicolas passe derrière, il rend le texte plus fluide; la plupart du temps, il ne consulte pas l’anglais». Nicolas n’est donc pas traducteur à proprement parler: «Je suis très mauvais», plaisante-il. Son rôle s’apparente davantage à de la réécriture. Toutefois, en cas de doute, il retourne volontiers à l’original. La plus grosse partie du travail de traduction est donc réalisée par Axelle, l’intervention de Nicolas se faisant dans un deuxième temps. Malgré cette «séparation des tâches», les échanges sont réguliers entre les époux et c’est ensemble qu’ils parviennent à résoudre les difficultés inhérentes au passage d’un texte d’une langue à une autre. Être deux est d’une grande aide notamment lorsqu’il est question de jeux de mots, d’énigmes ou de chansons à retranscrire en français.

Comment le couple parvient-il à créer un texte homogène à partir d’une langue étrangère? Pour répondre à cette question, Axelle utilise une image qui parlera à toute le monde: «Traduire, c’est mettre ses pieds dans les pantoufles de quelqu’un d’autre, il faut le temps que ça s’ajuste. Au début, le premier chapitre est souvent mauvais. Et puis, au bout d’un moment, c’est comme si mon cerveau avait un déclic; je réussis alors vraiment à me glisser dans les pantoufles de l’écrivaine ou l’écrivain et à trouver une voix. Nicolas, lui, va rendre cette voix encore plus douce et fluide». Leur objectif commun est de respecter l’original et d’être «au service du texte», tout en prenant en compte les instructions de l’éditeur. Et, souvent, il faut prendre position, notamment sur le traitement des noms propres. En traduction il y a deux écoles: soit on conserve les termes originaux, soit on les adapte dans la langue cible. Dans le jargon, explique Axelle, c’est ce qu’on appelle être «team Hogwarts» ou «team Poudlard», en référence à la saga Harry Potter.

Faire face aux difficultés
Les difficultés ne sont pas les mêmes selon les langues. Le défi majeur de l’anglais réside dans les répétitions. En français, elles sont moins admissibles alors que l’anglais les tolère plus facilement. Par exemple, en anglais, dans une histoire de vampires, «le mot blood peut être répété 20 fois par page», explique Nicolas. Dans ce cas-là, il faut «trouver des synonymes ou des périphrases».

Avec l’espagnol, les problématiques sont tout autres. Si les structures langagières du français et de l’espagnol sont très proches, avec beaucoup d’expressions communes, certaines particularités hispaniques peuvent donner du fil à retordre. «En espagnol, on n’indique pas le pronom et, parfois, on ne sait pas si c’est un homme ou une femme qui s’exprime, quand la forme est identique pour les deux genres», note la jeune femme. Et de poursuivre: «Les Espagnols sont aussi beaucoup plus tutoyants que nous». Axelle et Nicolas ont été confrontés à des cas où, dans le texte original, les élèves disaient «tu» à leurs professeurs. «On est obligé de changer», confient-ils, car en français cela ne passe pas. 

Dans tous les cas, Axelle et Nicolas abordent les défis de traduction avec optimisme: «Les difficultés stimulent, elles nous donnent des raisons de se parler», plaisante Nicolas. Au final, les questionnements et les doutes font partie intégrante de leur activité et cela rassure de les résoudre à deux.

Plus de 150 traductions
Le couple, particulièrement populaire dans le milieu éditorial grâce à son fonctionnement unique, a environ 150 titres à son actif, dont une majorité provient du marché anglophone. Une des clés du succès de la littérature jeunesse anglo-saxonne selon Axelle et Nicolas? Les réseaux sociaux! La communauté «BookTook» (issue de l’application TikTok) est particulièrement influente et il n’est pas rare que les fans francophones s’enflamment sur la toile dès qu’ils apprennent qu’un bestseller est sur le point d’être traduit. Grâce aux plateformes de streaming, la culture américaine est par ailleurs très familière pour les jeunes Français·e·s, ce qui facilite l’immersion dans les œuvres littéraires.

À l’inverse, le marché espagnol est plus confidentiel et les références culturelles, géographiques ou politiques sont moins facilement compréhensibles, malgré la proximité géographique entre l’Espagne et la France. C’est alors au traducteur et à la traductrice de trouver des parades afin de «faire comprendre ce que l’auteur ou l’autrice a voulu dire». 

Quelques livres chouchous
Axelle et Nicolas abordent chaque nouvelle traduction avec le même sérieux et la même énergie, même quand le livre est un peu moins bon ou que le sujet ne les passionne pas forcément, rendant la tâche un brin plus ardue. Mais, heureusement, le couple découvre aussi régulièrement de magnifiques pépites. Au sein de leur très riche bibliographie, Axelle et Nicolas évoquent avec nous quelques titres qui les ont profondément marqués.

Le duo a pris beaucoup de plaisir à travailler sur la série Les aventuriers du temps de Roberto Santiago (Hachette romans, 2019-2021), des romans d'aventures plein d'humour pour jeunes lecteur·rice·s dès 10 ans mettant en scène une famille qui voyage malgré elle à différentes époques emblématiques. Avec ce mandat, Nicolas a eu l’agréable sensation de traduire «l’équivalent du Petit Nicolas, c’est-à-dire un livre qu’on lit quand on est enfant et qui donne envie d’en découvrir des tas d’autres par la suite». Axelle, quant à elle, relève l’aspect ludique de cette traduction: «On a eu la liberté d’inventer certains noms; on a donc glissé dans l’histoire le prénom de notre éditrice et de sa supérieure», se remémore la jeune femme avec un sourire.

En grande fan de thrillers, Axelle a, quant à elle, adoré Teigneux de Daniel Kraus (Fleuve éditions, 2018). L’histoire, très sombre et avec une dimension de fantastique, met en scène un garçon qui, pour survivre aux atrocités commises par son père, trouve refuge dans ses trois jouets: «un petit Jésus en plastique, une petite poupée affreuse et un nounours». Un récit difficile mais qui a su séduire notre traductrice de choc qui, entre autres, a beaucoup aimé qu’une peluche ait un rôle à jouer!

Parmi les livres beaucoup plus amusants, Nicolas cite la série Stéphanie Plum de Janet Evanovich (publiée en français chez différents éditeurs dès 1995), dont le couple a traduit plusieurs tomes. Les livres mettent en scène une jeune femme qui, après avoir perdu son travail de vendeuse en lingerie, s’improvise chasseuse de primes… De quoi créer des situations rocambolesques et «vraiment très drôles», pour reprendre les mots de Nicolas. 

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Les livres chouchous d'Axelle et Nicolas : «Les aventuriers du temps» (©Hachette Romans), «Teigneux» (©Éditions Pocket) et «Une affaire treize explosive» de la série Stéphanie Plum (©Éditions Pocket)

La visibilité des traducteur·rice·s
Les réalités du métier d’un traducteur ou d’une traductrice sont assez peu connues du grand public. Bien que leur engagement permette au lectorat francophone d’avoir accès, dans sa langue maternelle, à des œuvres écrites dans une autre langue, le travail de traduction reste peu valorisé, d’autant plus que celui-ci est mis en péril de nos jours par l’intelligence artificielle. Nicolas et Axelle ont tout de même reçus quelques retours et compliments, de lectrices de romance principalement. Nicolas estime que la faible visibilité du métier s’explique par le but même de ce dernier: «Si on a bien fait le passage d’une langue à l’autre, les gens ont l’impression d’avoir lu un roman qui a été directement écrit en français. Ils ne se posent donc pas forcément la question de la traduction. On devient en quelque sorte invisible». 

Dans la sphère interprofessionnelle aussi, la traduction a tendance à passer au second plan: rares sont les événements littéraires qui mettent à l’honneur celles et ceux qui permettent le passage de livres d’une langue à une autre: «On a eu des articles de presse, mais aucune invitation à participer à des salons ou à des conventions Star Wars; mais ça ne veut pas dire que ça n’arrivera jamais», affirme Nicolas avec optimisme. Il y a donc encore du pain sur la planche pour inclure davantage les traducteur·rices dans les échanges avec le public, même si des progrès ont été faits.

À ce propos, Axelle et Nicolas partagent avec nous une jolie initiative éditoriale: «Pour la première fois, le groupe Hachette a décidé de mettre plus en avant notre travail et nous a demandé une biographie qui a été placée en deuxième page», dit-elle en montrant l’intérieur de Son employée de Samantha Hayes (Hachette, 2025). Nicolas ajoute avec humour: «C’est notre 150e traduction et c’est la première fois qu’il y a une biographie!». Une nouveauté qui lancera, on l’espère, la tendance auprès des autres maisons d’édition. 

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Couverture de «Son employée» (©Hachette Fictions)


[1] Nicolas Ancion a signé de nombreux romans jeunesse et adulte, sa bibliographie est disponible sur le site Objectif Plumes.

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Illustration d'auteur

Nicolas Ancion

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