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Anne Crausaz, captivante conteuse des cycles

Le temps, les enfants et les livres 1

Vignette Anne Crausaz
Dominique Petre
20 octobre 2025

Sous leur apparente simplicité, les albums d'Anne Crausaz contiennent le monde et invitent à philosopher.

Venue à Francfort-sur-le-Main pour célébrer la langue française en mars dernier[1], Anne Crausaz a fait mouche ou plutôt luciole avec une présentation bilingue franco-allemande – en chemise de nuit! – de son album Une nuit au jardin. Le livre, une promenade nocturne à la poursuite d’une lumière vivante, fait découvrir de manière originale la faune et la flore et permet d’appréhender le cycle de la nuit et du jour. Une nuit au jardin n’est qu’un exemple parmi les 25 albums de l’autrice-illustratrice qui atteste de son amour pour le vivant, pour des images précises et pour une narration originale.

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L’affiche du festival dijonnais créée par Anne Crausaz (©Le Tout-petit festival), «Une nuit au jardin» (©MeMo) et l’autrice-illustratrice avec la version allemande de l’album lors de la présentation à Francfort (©Institut français Francfurt)

Lorsque nous la rencontrons à Francfort, Anne Crausaz revient de Dijon où elle a participé au «Tout-petit Festival». Elle a conçu l’affiche de l’événement et rencontré des enfants de moins de trois printemps dans une crèche, dans une bibliothèque et dans la librairie «Autrement dit». «Les animations avec des enfants si jeunes sont toujours un défi», reconnait Anne Crausaz. Mais elle semble ne pas s’être trop mal débrouillée pour le relever: «Les enfants ont aimé gribouiller et utiliser des tampons d’escargots que j’avais apportés. Ensemble, nous avons inventé une histoire et réalisé un livre».

Raymond l’escargot, improbable héros
Un livre basé sur de nouvelles aventures du célèbre et improbable héros d’Anne Crausaz, Raymond l’escargot. Le fils de Germain et de Lucette, plutôt rêveur, s’imagine en fraise, en mille-pattes et même en girafe dans Raymond rêve, le tout premier album conçu par l’autrice-illustratrice suisse. Un texte et des illustrations à la fois simples et poétiques, «une ode à l’amour et la vie où parents et enfants s’amusent», vantent les éditions MeMo, qui publient en 2007 cette œuvre d’une artiste encore inconnue.
En suivant la traînée de mucus de l’escargot insatisfait de son sort, la maison d’édition nantoise fait preuve de flair: le succès de Raymond rêve est immédiat, le premier tirage du livre épuisé au bout d’un mois. Raymond se voit attribuer un des Prix Sorcières en 2009 et – désolée de divulgâcher – il est, au bout du compte et de l’album, plutôt heureux d’être un escargot.

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«Raymond rêve»: Anne Crausaz montre dans des classes de Francfort les différences entre sa première maquette et l'album publié (©Dominique Petre)

Près de 20 ans après la naissance du gastéropode, l’effet Raymond rêve fonctionne toujours: dans les classes de grande section et de CP dans lesquelles Anne Crausaz intervient à Francfort-sur-le-Main, les interrogations et transformations de Raymond provoquent des éclats de rire. Ce qui fascine aussi les élèves – et les profs – ce sont les différences entre la maquette conçue par Anne Crausaz et l’album publié. «La couverture a été jugée trop bébé», explique l’autrice, «et certaines métamorphoses de Raymond n’étaient pas assez évidentes pour un jeune public».
Du filon Raymond, elle a d’abord pensé tirer une série: «Je voulais écrire Raymond voyage, Raymond est malade, etc.» avant de changer d’avis. L’escargot se promène néanmoins sur les pages de la plupart de ses livres: «C’est un peu comme s’il était devenu un doudou qui m’accompagnait». Véritable star, Raymond s’est également transformé en produits dérivés: un jeu de mémoire Raymond joue, un cahier de coloriage Raymond rêve en couleurs et un puzzle simplifié, Raymond s’habille sont commercialisés par l’éditeur MeMo.

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Les cartes du jeu «Raymond joue» (©Éditions MeMo) et les dessins de Raymond en crocodile après l’intervention d’Anne Crausaz à la Textorschule de Francfort  (©Dominique Petre)

De petits livres carrés
«Cela fait presque 20 ans que je fais des livres», explique Anne Crausaz dans une classe, «vous n’étiez pas encore nés quand j’ai commencé». Mais elle précise, citant sa consœur belge Mélanie Rutten, que même après une bonne vingtaine de livres, «chaque album est une nouvelle montagne à grimper».
L’envie de réaliser des livres lui est venue à la sortie de l’école cantonale d’art de Lausanne ECAL: «J’ai alors découvert les livres carrés de l’éditeur Rouergue, qui ne plaisaient pas seulement aux enfants», explique la diplômée en design graphique. Ce n’est peut-être pas par hasard qu’elle débute tous ses projets d’albums par la réalisation d’une petite maquette de format carré. Des originaux qu’elle laisse volontiers circuler dans les classes, permettant ainsi aux élèves de regarder ces objets avec les yeux et les mains.

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Anne Crausaz à Francfort: de petites maquettes de livres, un grand dessin pour une classe et un atelier pour dessiner Raymond  (©Dominique Petre)   

En 1999, une bourse Ateliers pour illustrateurs et illustratrices de l'Office fédéral de la culture permet à Anne Crausaz de se rendre à Cracovie. Elle qui aimait déjà l’art d’Étienne Delessert ou de Iela et Enzo Mari est impressionnée par l’école polonaise de l’affiche.
Des affiches, elle en conçoit pendant une quinzaine d’année: Anne Crausaz gagne sa vie comme graphiste dans le domaine de la culture et travaille notamment pour le musée d’archéologie de Neuchâtel.
Cela explique qu’elle maîtrise le dessin vectoriel, très peu utilisé par les illustrateurs ou illustratrices jeunesse. «Avec cette technique que j’utilise quotidiennement depuis mes 28 ans», précise Anne Crausaz, «les humains sont difficiles à dessiner donc je privilégie les plantes et les animaux». Le logiciel permet d’obtenir un résultat très lisse, qu’Anne Crausaz aime contrebalancer avec l’utilisation de papier bouffant.

Des lucioles par milliers
L’idée deUne nuit au jardin lui est venue du parc Louis Bourget, une réserve naturelle près de Lausanne. Un endroit avec un lac et une forêt, parfait pour aller pique-niquer.
«Chaque été des milliers de lucioles volent au ras du sol, c’est un spectacle d’une beauté incroyable, on voit juste une lumière passer», raconte l’autrice-illustratrice. Mais Anne Crausaz s’est également inspirée de son jardin pour réaliser les dessins de l’album: «J’ai cueilli un brin d’herbe, observé les cannelures et le nœud que j’ai ensuite reproduits».

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Anne Crausaz à Francfort: lire «Une nuit au jardin» au jardin et rencontrer des élèves (©Dominique Petre)

Il n’y a pas qu’à Francfort qu’Anne Crausaz rencontre des élèves. À Genève, elle a participé à un projet long terme passionnant appelé «DéLivre-moi tes secrets» à l’école de Pâquis-Centre. «Une fois par mois pendant une année scolaire entière j’ai rencontré un groupe d’une vingtaine d’enfants de 7-8 ans. Nous sommes partis de l’image, du local, de la nature, les élèves ont choisi de prendre un oiseau comme point de départ, et nous avons réalisé un livre». Un objet dont elle est fière, même s’il n’a été édité – par Askip – que pour la vingtaine de participants à ce beau projet.

«Je travaille beaucoup sur les cycles»
«Les saisons, la vie, l’eau ou le temps restent mes thèmes privilégiés, je travaille beaucoup sur les cycles», explique Anne Crausaz. La première et la dernière double-page de Raymond rêve illustrent le cycle des saisons, tandis que celui de la vie constitue le thème de son deuxième album, J’ai grandi ici. «Il reste un peu mon préféré», avoue Anne Crausaz, «aussi en raison de la simplicité avec laquelle l’histoire m’est venue: en observant un petit arbre qui poussait tout tordu non loin de chez mes parents, dans les Cévennes».
Une région montagneuse française où ses parents sont partis s’installer lorsqu'Anne Crausaz avait neuf ans. Son père troque alors son métier de graphiste contre celui d’éleveur de chèvres. Un changement de vie radical dans lequel les parents entraînent leur fille, scolarisée avec seulement trois autres élèves. Elle passe le plus clair de son temps seule, au grand air. Curieuse et observatrice, Anne Crausaz commence à se raconter des histoires et à dessiner la nature au milieu de laquelle elle grandit.
J’ai grandi ici raconte l’histoire d’un pépin qui se met à pousser malgré l’adversité: une inondation, les pucerons et même Raymond l’escargot, affamé. La petite pousse finit par devenir un pommier qui, à son tour, fait naître de petites graines… L’histoire d’un cycle et comme le décrit l’éditeur MeMo, «une petite épopée dans la nature, un hymne à la vie».

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Quelques exemples d’albums de la conteuse de cycles (©Dominique Petre), «J’ai grandi ici» (© Éditions MeMo)  et Anne Crausaz en rencontre au Lycée Français Victor Hugo (©Dominique Petre)

Non-permanence des choses
Dans La bibliothèque idéale de MeMo: spécial philosophie avec les enfants (parue en 2017), Olivier Dauer invite petits et grands à expliquer les mots «Je suis devenu moi» ou à rechercher le sens propre et le sens figuré du mot «racines». Et on se rend compte que l’on a entre les mains un album bien plus riche que l’on croyait. «Cette histoire nous raconte la vie d’un arbre. Et si elle nous disait aussi autre chose ? Elle parle aussi des choix que l’on a et de ceux que l’on n’a pas», conclut Olivier Dauer.
Comme l’écrivaine suisse spécialisée dans la littérature jeunesse Sylvie Neeman l’a écrit à l’occasion du 20e anniversaire de la maison d’édition MeMo: «Chacun de ses albums […] raconte le cycle de la vie, de la nature; l’idée de la non-permanence des choses, oui, mais dans la beauté du renouveau, dans l’attente de la renaissance apaisante».

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Anne Crausaz lors d’un atelier à l‘École Européenne de Francfort (©Dominique Petre)

Développer des récits par l’image
Ce qui lui importe avant tout, c’est de développer des récits par l'image. Pour un album remarquable, L’imagier des senselle a délaissé la technique vectorielle et retrouvé des pinceaux. En combinant les quatre éléments aux cinq sens, Anne Crausaz démontre une fois de plus son talent d’observatrice et de conteuse poétique.
La relativement jeune maison d’édition suisse qui a publié cet album, Askip, est née de la rencontre d’une relieuse, d’une autrice et d’une graphiste, réunies par une passion commune pour le livre. Et comme le monde suisse est petit, une de celles-ci, Julia Sorensen, partage avec Anne Crausaz un atelier.

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«L’Imagier des sens» sur le stand d’Askip au dernier salon de Montreuil (©Dominique Petre) et une double page issue de cet album (©Askip)

Ce qu’elle aime, explique-t-elle aux élèves de l’École Européenne, c’est la liberté totale offerte par la fiction: «On peut placer où on veut les yeux de l’escargot ou écrire le texte sans majuscule». Cette liberté, mélangée avec sa grande exigence, produit de remarquables albums qui méritent la lumière de milliers de lucioles.


[1] Invitée par l’Institut français Frankfurt, le Consulat suisse, le Lycée Français Victor Hugo, l’association de parents d’élèves UPEA, la Textorschule et l’École Européenne, Anne Crausaz est venue célébrer la fête de la langue française fin mars 2024 à Francfort sur le Main. Elle a présenté son album Une nuit au jardin lors d’une rencontre bilingue organisée le 25 mars à la bibliothèque du quartier de Rödelheim.


Image de vignette: image intérieure de Une nuit au jardin d'Anne Crausaz (© MeMo, 2021)


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Anne Crausaz

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