Assez grand
L'avis de Ricochet
Laissons-nous emporter par le charme de ce conte d’apprentissage imaginé par la jeune autrice taïwanaise Regina Linke ! Avec le parti-pris d’explorer des modes d’expression anciens avec l’outil numérique, l’autrice-illustratrice permet aux lecteur⸱rice⸱s de faire l’expérience d’une représentation de la réalité où le regard est posé au ras du sol, au ras de l’eau, ou bien domine le tableau, hypnotisé par le motif dont l’expressivité est décuplée par la méthode.
Ah-Fu est un enfant rêveur qui s’oublie dans les aventures imaginaires de ses jeux au bord de la rivière quand son grand-père le rappelle à la réalité : aujourd’hui, il revient à l’enfant d’aller chercher le buffle au champ, mais le vieil homme assortit sa requête d’un sage conseil. « N’essaie pas de le monter […]. Tu n’es pas encore assez grand pour tenir dessus tout seul. »
Un peu impressionné, Ah-Fu s’en va « alors que le soleil glissait derrière les collines. » La qualité littéraire de la traduction du récit de Regina Linke (réalisée par Ilona Meyer et Caroline Drouault) participe au charme qui dès les premières phrases, envoûte le lecteur ou le public qui écoute. Le classicisme de l’expression sert le propos d’une illustration inspirée par une double tradition chinoise, le gongbi et le xieyi, et ces liens tissés entre expressions graphique et littéraire retiennent l’attention et marquent l’esprit. La délicatesse du dessin et de la mise en couleur dans une palette de tons légèrement fumés, la finesse réaliste des motifs naturels des paysages, la précision des mouvements et le travail de cadrage particulièrement évocateur ; l’ensemble reflète non seulement l’investissement de l’autrice mais également le propos de ce conte : tout compte dans cette histoire, chaque détail anecdotique qui peut être développé ensuite, mis en relief, utilisé pour marquer les étapes d’Ah-Fu dans son apprentissage pour devenir capable de ramener un énorme buffle d’un champ éloigné, même une fois la nuit tombée…
Çà et là, quelques touches de feuillages plus stylisées, un vol d’oiseaux dans le lointain, la lumière du couchant qui nimbe le ciel de sa lumière douce, et plus avant dans la nuit, les lucioles qui font comme autant d’étoiles éclairant le chemin, relèvent peut-être davantage du style plus spontané, plus impressionniste du xieyi. La finesse, le réalisme magique des portraits de l’enfant ou des animaux qui l’entourent et l’accompagnent, empruntent au gongbi la précision et la minutie, y compris pour signifier les émotions et l’état d’esprit des personnages, dont le regard reflète l’évolution psychologique.
Sur le chemin, Ah-Fu rencontre des oiseaux avertis, puis une sage grenouille et chacun prend à cœur de le mettre en garde : surtout qu’il ne se croit pas plus grand qu’il n’est, il se mettrait en danger ! Ainsi prévenu, face à l’énorme masse du buffle qui émerge tout à coup des roseaux, l’enfant prend peur et emporté par son élan, dégringole pour se retrouver assis dans la large empreinte de l’animal, dont la représentation disproportionnée est à l’image de la panique d’Ah-Fu.
Pourtant, tout de suite, le buffle à « la voix profonde et puissante », se met à soupirer et se plaint : il n’aime pas l’obscurité, surtout lorsqu’il est seul. Un reflet bleu tendre nuance la noirceur de sa pupille, les cils en éventail signent la fragilité, l’échine se courbe exprimant la crainte, l’appréhension. La situation s’inverse, et petit à petit Ah-Fu prend le contrôle et se fait rassurant : « Ne crains rien, je suis là. Rentrons à la maison ».
Ainsi grandit-on en prenant confiance en soi pour surmonter les difficultés comme les peurs, en aidant les autres à les affronter, en devenant peu à peu plus responsable : ce joli conte le rappelle et l’inscrit durablement dans l’esprit des enfants grâce au splendide travail d’une autrice-illustratrice talentueuse.
Présentation par l'éditeur
Ah-Fu se sent petit, tout petit. Alors, quand on lui demande d'aller chercher le buffle au champs, la mission lui paraît bien trop difficile...