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Jardins, montagnes, silences, errances. Rencontre avec Irene Penazzi, illustratrice jeunesse

Irene Penazzi est née à Lugo en 1989 et a obtenu son diplôme à l’Académie de beaux-arts de Bologne, se spécialisant en bande dessinée et illustration. Ses livres ont reçu plusieurs distinctions (voir encadré ci-dessous). Elle a été publiée chez différents éditeurs, comme Bayard éditions, Maison Eliza, Terre di Mezzo, Editoriale Scienza ou encore Il Sicomoro. Je suis allée la rencontrer dans sa maison de Lugo, en Émilie-Romagne, entourée par un magnifique jardin. Irene Penazzi était alors occupée à «démanteler» son atelier artistique dans l’optique d’un déménagement et d’un nouveau départ près de Venise.

Francesca Sossan
5 septembre 2023

Des livres remarqués
Les ouvrages d’Irene Penazzi ont été récompensés à maintes reprises:

  • Dans le jardin a été sélectionné pour l’exposition «100 Outstanding Books» réalisée par dPictus à l’occasion de la Foire du Livre de Francfort 2019, 2020 et 2021.
  • Dans le jardin a été sélectionné pour la IBBY International Honour List 2020.
  • Les illustrations de Dans le jardin et Voci dal mondo verde ont été choisies pour l’exposition «Italian Excellence. The New Generation of Children’s Illustrators» de la Foire du Livre de Bologne 2021.
  • Voci dal mondo verde a été sélectionné pour la IBBY Italia Honour List 2021.
  • Dans la montagne a été sélectionné pour l’exposition «100 Outstanding Books» réalisée par dPictus à l’occasion de la Foire du Livre de Francfort 2021.

Francesca Sossan: Bonjour Irene, ce qui a attiré mon attention dans ton art c’est surtout le vert vif des arbres et des plantes qu’on peut retrouver dans plusieurs de tes livres. Dans le jardin et Dans la montagne racontent en images les aventures de trois enfants et un animal de compagnie, respectivement un chat et un chien, au fil de saisons. Quelle est ta relation avec la nature aujourd’hui et quelle importance a-t-elle eu dans ton enfance?
Irene Penazzi: Je ressens un sentiment profond de connexion avec la nature et j’ai besoin de la sentir toujours proche de moi. La fenêtre de ma chambre, qui est aussi mon atelier, donne directement sur mon jardin, ses arbres, ses animaux, et tout cela est essentiel pour moi. C’est un élément qui m’inspire et qui me fait me sentir bien; le simple fait d’aller me promener et d’observer les arbres peut être une source d’inspiration très puissante si je ne sais pas comment avancer dans le travail, que j’ai besoin d’air pour de nouvelles idées ou pour me ressourcer tout simplement.

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La maison d'Irene Penazzi à Lugo est entourée d'un jardin dans lequel l'illustratrice aime se ressourcer (© Francesca Sossan)

Pendant l’enfance, pour mes frères et moi, c’était normal de passer la plupart du temps à l’extérieur. Les courses dans la «carera», la petite rue entre les champs ou les potagers, la rue fermée aux voitures qui nous permettait de faire du vélo, les parcs tout près de chez nous. De plus, mes grands-parents étaient paysans et nous ont transmis un fort sentiment d’appartenance à la terre et le respect de cette dernière.
L’espace du jardin a aussi toujours été le lieu privilégié pour mon anniversaire, à la fin du mois de mai, devenant ainsi un endroit de fête, partage, bonheur et découverte. On avait plein d’animaux en famille, des petites fouines, des pigeons, des poules, des chats et il y avait toujours quelque chose à apprendre sur eux.

Qu’est-ce que tu aimes bien de la nature et quelle est ta saison préférée?
J’aime bien l’observer, observer ses couleurs et ses multiples formes. Même quand on se promène en milieu urbain, on peut toujours trouver une feuille quelque part, des brins d’herbe qui poussent par-ci, par-là et qui égaient la grisaille des villes et des bâtiments.
Pour ce qui est des saisons, je préfère l’été et l’automne. De la première, j’aime bien cette sensation où, à cause de la chaleur extrême, on a l’impression que tout s’arrête; les cigales qui chantent, une sorte de repos forcé dans les heures les plus chaudes de la journée, et en général cette idée d’immobilité un peu particulière qui envahit tout. L’automne, au contraire, me parait beaucoup plus frénétique, mais très calme en même temps, avec ses changements de couleurs et la transformation rapide du monde naturel.
C’est pour cela que j’adore les albums Le livre de l’été et Le livre de l’automne de Rotraut Susanne Berner, publiés par La Joie de Lire, et les livres accordéons dédiés aux quatre saisons de Charlotte Frereau, publiés par les éditions MeMo; l’artisté a créé ces magnifiques œuvres d’art sans texte, pleines de petits personnages et de détails.
Je me perds souvent à observer la nature, mais aussi les albums qui ont pour thème la nature.
La cyclicité des saisons est un aspect important pour moi, que j’ai illustré dans plusieurs livres, notamment dans Dans le jardin, Dans la montagne et Une année parmi les arbres (Un anno tra gli alberi, Terre di Mezzo, 2023). Les illustrations de ce dernier titre avaient été élaborées lors d’un concours pour un calendrier, et ensuite Valentina Levrini a ajouté ses poèmes.

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Deux illustrations tout en hauteur tirées de «Un anno tra gli alberi» (© Terre di Mezzo)

Pourquoi as-tu choisi la forme de l’album sans texte pour tes œuvres Dans le jardin et Dans la montagne? S’agit-il d’une ode à la nature, une invitation à prêter attention à ce qui s’exprime sans mots, à l’écoute, à l’observation, au silence, des capacités si importantes et si rares dans notre société contemporaine? L’album sans texte permet une immersion plus profonde à l’intérieur du livre ainsi qu’une liberté majeure dans l’évocation d’images, de souvenirs, d’émotions, étant caractérisé ainsi par une fine poésie. Quel est ton avis à ce propos et peux-tu nous parler un peu des ces albums?
Je suis sans doute d’accord avec toi, mais je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Pour moi c’est plus quelque chose que je ressentais tout simplement. L’inspiration vient en effet des livres dont j’ai parlé, ceux de Charlotte Frereau et Rotraut Susanne Berner, mais aussi d’Anne Herbauts et Anne Brouillard.
Le livre sans texte laisse certainement plus de liberté, pour moi il nait toujours avec une trame narrative écrite qui me permet de donner un fil conducteur aux aventures, mais après le texte n’apparait pas dans le livre.
J’ai choisi de garder les mêmes protagonistes, sans leur donner de noms précis ou les identifier car ce qui m’intéressait le plus c’était de créer un livre foisonnant pouvant être lu sur plusieurs niveaux, à chaque personnage son histoire, le chat, le chien, les enfants…
Toutefois tout est tiré de mon expérience personnelle, les trois enfants c’est moi et mes frères, le chat c’est un chat que j’avais quand j’étais petite, le chien c’est le chien de mon frère qui vient de nous quitter, même les arbres ce sont ceux qu’il y avait autrefois dans mon jardin, ainsi que le poulailler, la petite maison en bois avec les outils, les vases, etc. Par contre je voulais laisser le lecteur libre de choisir lui-même s’il s’agit d’amis, de frères, de cousins, de manière à ne pas limiter son imagination. Je nomme ma famille juste dans les dédicaces.
Dans le jardin présente les trois enfants occupés avec toutes sortes d’activités dans un espace ouvert mais délimité, tandis qu’avec Dans la montagne j’ai cherché à rassembler dans une longue promenade un mélange de plusieurs vacances et excursions faites pendant l’année avec ma famille. Les parents ne sont jamais présents; en effet quand j’étais petite je rêvais souvent de m’échapper de la maison quelques jours avec mes frères ou mes amis, et j’ai voulu garder ce désir de liberté et d’indépendance, qui dans notre pays n’est pas si facile à concevoir ni à accorder aux enfants.

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Un dessin préparatoire entre deux illustrations définitives, la première pour «Dans le jardin» et la deuxième pour «Dans la montagne» et tout cela... sans texte (© Maison Eliza; © Francesca Sossan; © Maison Eliza)

Voci dal mondo verde [Voix du monde vert] (Editoriale Scienza, 2020), nous emmène à la découverte de plantes merveilleuses du monde entier, alors que La costituzione degli alberi [La constitution des arbres] (Sinnos, 2022) prend une direction plus «politique». Écrit par les magistrats Elisabetta Morosini et Valeria Cigliola, il aborde le thème de la conservation de l’environnement, avec une attention particulière portée à la constitution italienne, aux directives de l’Union européenne et à des constitutions d’autres pays, comme celle de la république de l’Équateur. C’est un roman très intéressant pour sensibiliser les nouvelles générations aux thèmes environnementaux. Outre ta sensibilité pour ce thème et ton travail de divulgatrice et «éducatrice» au travers de ton art, est-ce que tu fais partie de certaines associations pour la protection de la nature? Réalises-tu des projets et des activités avec les enfants sur ces thèmes?
Je ne fais partie d’aucune organisation environnementale, mais je me sens proche de la vision de Greenpeace. Je veux quand même te raconter un petit événement dont nous avons étés protagonistes Valentina Levrini et moi, et qui s’est passé juste avant la publication d’un des livres que j’ai illustrés. Quelle coïncidence! Un tilleul séculaire qui se trouvait dans un jardin privé de notre village, Lugo, et qui débordait d’un coté sur le trottoir a été abattu sans qu’on n’ait rien pu faire pour le sauver, et nous avons été particulièrement touchées par cet abattage. Nous avons pourtant essayé de nous opposer et de protester, mais du moment qu’il se trouvait sur un terrain privé, le propriétaire pouvait en faire ce qu’il voulait. Enfin, pas vraiment, comme je l’ai découvert ensuite avec le roman La constitution des arbres; peut-être qu’avec ces connaissances en plus on aurait pu l’empêcher, mais il était déjà trop tard. L’aspect positif c’est qu’on a pu mobiliser un important groupe de citoyens qui se sont battus avec nous, et cela est déjà une grande victoire, en espérant que les prochaines fois ils seront toujours là prêts à se battre à nos côtés.

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Un dessin préparatoire pour «La costituzione degli alberi» qui se retrouve sur la couverture de l'ouvrage et un poster contenu dans le livre (© Francesca Sossan; © Sinnos; © Sinnos)

En ce qui concerne les activités avec les enfants, grâce au livre Dans la montagne j’ai eu l’opportunité de conduire des ateliers et des stages avec des groupes ainsi que des formations pour bibliothécaires dans la nature. Il s’agit de promenades dans les collines ou le long d’un fleuve tel que le Po, des endroits très charmants, au cours desquelles notre activité première consiste à observer. Cette idée se retrouve d’ailleurs dans la dédicace du livre: «À ceux qui marchent lentement et qui s’arrêtent pour observer». Ensuite nous recueillons ce que nous trouvons sur le chemin puis, lors d’une pause sur la pelouse, je présente mon livre et nous dessinons sur un petit cahier les objets recueillis, pour créer un «carnet de l’explorateur» en suivant l’exemple de mes personnages. C’est un apprentissage qui s’effectue au travers de l’observation directe et du dessin. Si on ne peut pas sortir en nature, parfois je conduis l’activité en classe, et là ce sont les enfants qui emmènent ce qu’ils ont trouvé lors de leurs excursions: de petits cranes, des squelettes, des plumes de paon, un peu de tout. On dessine, on colle des images tirées des magazines, on cherche le nom de choses dans d’autres livres! L’excitation et la curiosité des enfants dans ce type d’activités sont toujours garanties.
Je pense que pour promouvoir une empathie envers la Terre Mère l’observation est essentielle, aussi comme la possibilité de vivre des expériences dans la nature pour réactiver nos cinq sens et se reconnecter à elle. La connaissance et la compréhension de ses mécanismes peuvent aussi nous emmener à voir la nature comme quelque chose d’important, de beau, qu’il faut aimer et respecter. Pour moi c’est normal qu’il en soit ainsi. Observer un peu plus attentivement ce qui nous entoure, se poser des questions sur ce qu’on voit, s’interroger sur le nom des arbres, des oiseaux. Si on n’a pas la chance d’avoir à disposition des experts tels que mon père et mon frère, il y a toujours plein de livres qu’on peut consulter. L’école joue d’ailleurs un rôle très important, car elle peut parfois arriver là où les familles n’arrivent pas. Même commencer en feuilletant un livre en classe pour sortir ensuite à l’extérieur est une modalité possible.
J’aime bien l’idée de pouvoir raconter et illustrer des choses qu’on peut vraiment reproduire dehors et vivre soi-même; tout cela peut représenter un encouragement à faire, à sortir, à essayer.

Je verrais bien un court métrage d’animation sur ce sujet: est-ce ce que l’animation est un moyen d’expression artistique qui t’intéresse et as-tu jamais pensé à une telle idée?
J’aime beaucoup les films d’animation, je les préfère à d’autres types de films aussi; mais je ne me suis pas encore lancée dans ce domaine. Pendant mon Erasmus en Allemagne j’ai suivi un bref cours d’animation, mais mes connaissances sont encore trop peu approfondies pour que je puisse penser à un tel projet. L’idée de voir mes personnages prendre vie et s’animer serait sûrement très intéressante, mais j’aurais besoin d’un expert à mes côtés. Qui sait, peut-être dans le futur!

Quand est-ce que tu as choisi de devenir illustratrice, si on peut parler de choix? Qu’est-ce que l’illustration signifie pour toi?
C’est grâce à mes premières lectures d’enfance et à mes premiers dessins que j’ai eu de plus en plus envie de faire ce métier. Je lisais et je regardais les illustrations, complètement éblouie, et même avant que je puisse lire, quand quelqu’un d’autre lisait pour moi, j’étais emportée ailleurs par ces images merveilleuses. Quentin Blake avec son style direct, son trait «simple» à l’encre, si imparfait mais si parfait en même temps, capable de communiquer tout type d’émotion, a été quelque chose de foudroyant pour moi; j’ai commencé ainsi à copier ses illustrations avec celles de Nicoletta Costa déjà à partir de six, sept ans. Le dessin a toujours été une passion familiale, mon père s’amusait à dessiner des poster et des affiches pour des événements et on a toujours beaucoup créé avec lui. Nous écrivions de courtes bandes dessinées tous ensemble, et à partir de ce moment-là j’ai continué à écrire et dessiner des histoires toute seule.
Ma mère aussi a joué un rôle important dans cet amour pour les mots et les images; c’est elle qui revenait de la bibliothèque avec trois sacs remplis de livres, un pour chaque enfant.
Pour ce qui est des études secondaires j’ai fréquenté un institut technico-économique option langues étrangères, mais après cette formation j’ai compris que je devais suivre ma vraie passion, le dessin, et pour me former j’ai choisi l’Académie des beaux-arts de Bologne.
Pour moi, l’illustration est un langage, une modalité d’expression, un moyen pour raconter des histoires qui me tiennent à cœur. La majorité de mes histoires ne sont pas inventées, elles sont tirées de mon expérience et j’ai trouvé dans l’illustration le meilleur support pour pouvoir raconter mes souvenirs, quelque chose de personnel. Le fait de partager mes histoires avec le public permet ainsi de les transformer en une expérience commune dans laquelle d’autres peuvent se retouver; cela me rend particulièrement heureuse.

Tes illustrations sont toujours riches en détails, vives, douces, amusantes et fraiches en même temps; on peut y saisir une tendresse, une légèreté et une spontanéité très originales, une joie subtile et jamais envahissante qui nous arrive des animaux, des personnages, des plantes. Quelles techniques est-ce que tu privilégies?
J’aime les techniques qui me permettent de voir immédiatement le résultat de mon action, c’est-à-dire les crayons de couleur, auxquels j’ai ajouté de l’aquarelle comme base et des crayons gras. Dans la montagne contient beaucoup de crayon gras, ce qui donne un effet plus lumineux et net aux montagnes, aux rochers, au feuillage des arbres.

Quels sont tes illustrateurs et artistes de référence et quels ouvrages t’ont marquée le plus?
Outre ceux que j’ai nommés avant, Quentin Blake et Nicoletta Costa, il y en a beaucoup d’autres, comme Ali Mitgutsch, Anne Herbauts, Charlotte Frereau, Kitty Crowther, Junko Nakamura, Violeta Lópiz, Anne Brouillard, Albertine, Bernardo Carvhalo, Jorge González et Cyril Pedrosa.
De plus, j’apprécie beaucoup deux artistes suédoises, à savoir Eva Lindström et Emma Adbåge. J’adore l’aquarelle qui définit les paysages nordiques de Dans les bois (Autrement Jeunesse, 2012; Cambourakis, 2023), où trois enfants se promènent seuls dans une forêt aux couleurs délicates et à l’air magique, et je trouve génial le livre Le repaire d’Emma Adbåge (Cambourakis, 2019), où les enfants dans la cour de l’école s’amusent en faisant quelque chose considéré comme dangereux par les adultes. Ici la nature est l’endroit privilégié des jeux et des divertissements, l’atmosphère est toujours délicate, drôle et envoûtante. Ce que j’apprécie dans ces œuvres suédoises, à côté du style artistique, c’est l’importance de l’autonomie de l’enfant (qui est certainement plus développée que chez nous en Italie), le fait de passer beaucoup de temps dans la nature, ainsi que la liberté de mouvement et d’exploration des plus jeunes.
Parmi les livres qui m’ont marquée le plus quand j’étais petite il y a sûrement Amalia ragazza sveglia [Amalia fille brillante] de Quentin Blake, dont le titre original est Mrs Armitage on Wheels[1], et La casa sull’albero [La maison dans l’arbre] écrit par Bianca Pitzorno avec les illustrations de Quentin Blake, ayant tous les deux comme protagonistes des filles courageuses qui vivent des aventures quotidiennes, entourées d’animaux et de personnages drôles.

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Pêle-mêle, quelques-unes des influences d'Irene Penazzi (de gauche à droite et de haut en bas: © Cambourakis; © Gallimard Jeunesse; © MeMo; © La Joie de Lire; © Red Fox)

Y a-t-il des ouvrages, des romans, des poèmes que tu aimerais illustrer?
Les Fiabe italiane [Contes italiens] d’Italo Calvino contiennent une version du Petit Chaperon Rouge, «La finta nonna» [«La fausse grand-mère»], qui m’a toujours enchantée, où le loup est remplacé par une ogresse. Je ne me lasse pas de la lire et la relire, et de l’écouter aussi.

Préfères-tu travailler seule ou en duo? Avec qui aimerais-tu collaborer, si tu pouvais choisir?
Le travail en solitaire me va très bien car ma source d’inspiration est principalement mon intériorité; je peux errer dans mon imagination comme je le souhaite, puiser dans mon expérience et dans ma mémoire sans limites. Le travail en duo par contre peut s’avérer très enrichissant, car on peut avoir un échange et une vision commune avec quelqu’un d’autre et en sortir grandis; une belle affinité peut se créer entre les deux artistes, et cela rend certainement tout plus facile.
L’histoire d’Ester Andersen de Timothée de Fombelle m’a énormément plu et elle m’a profondément touchée avec sa poésie et sa délicatesse; travailler avec lui pourrait donc être très intéressant.

As-tu déjà réalisé des fresques? Aimerais-tu en réaliser?
Oui, j’en ai réalisées quelques-uns. Pour moi c’était une chose plutôt inhabituelle et compliquée au début, car pour mes illustrations je suis habituée à partir de tout petits dessins que j’agrandis plus tard. Travailler sur un grand format n’a pas été évident! J’ai réalisé ma première composition murale avec Marion Barraud, qui était en résidence artistique avec moi, pour le mur d’une salle de conférence de la Médiathèque départementale du Var. Nous avons commencé par un dessin sur papier pour l’idée générale, puis une fois sur le mur, nous nous sommes donné un peu plus de liberté de création. On est parties d’un grand arbre, duquel on a ensuite rempli les branches, la couronne et le contour avec des animaux, des petits monstres et d’autres éléments inventés. On peut aussi nous voir au travail dans une chouette vidéo.
L’année dernière, en revanche, j’ai dessiné la baie vitrée de la bibliothèque de Rovereto, en Italie, pendant le festival Nuvolette, un festival dédié à l’illustration et à la bande dessinée. Chaque année un illustrateur est sollicité pour illustrer cette longue vitre, et chaque année le travail du dernier artiste disparaît pour faire de la place au nouveau.

Peux-tu nous parler un peu plus de ton séjour en France?
J’ai passé trois mois de résidence d’artiste à Draguignan en 2021, grâce à La Marelle, association culturelle de Marseille organisant de résidences d’écriture et de création. Pendant mon séjour, j’ai conduit des stages pour enfants et adultes à la médiathèque et auprès d’un centre culturel, souvent pour des étrangers non francophones qui apprenaient le français, mais aussi des ateliers pour les familles. Parallèlement, je travaillais sur mon projet personnel, qui est toutefois resté inachevé et est malheureusement encore en phase d’élaboration. Le thème pour participer à la résidence étant la mémoire familiale, je suis revenue sur le projet pour mon diplôme d’Académie, c’est-à-dire une bande dessinée sur l’histoire de mes grands-parents émigrés au Brésil[2]. J’aimerais bien trouver un moment pour terminer ce projet si intéressant, mais il me faudrait probablement une autre résidence d’artiste loin de tout et de tous, pour pouvoir m’y mettre et finaliser le livre.

Voyages, résidences, séjours…Y a-t-il un lieu sur cette planète que tu as particulièrement apprécié et où tu aimerais vivre?
Le Domaine des Tours, en Provence, où j’ai séjourné pendant ma résidence d’artiste à Draguignan. Je suis immédiatement tombée amoureuse de cette maison de campagne dans laquelle ont vécu les artistes Jacqueline Badord et Olivier Descamps, une maison entourée par des vignobles et un énorme jardin avec des poules, des écureuils, des sculptures… Je suis rentrée en Italie mais une partie de mon cœur est resté là-bas! Les personnes qui habitent la propriété, avec leur amabilité, ont contribué à rendre mon séjour très agréable et à intensifier mon amour pour ce lieu calme et inspirant. De plus, on était à deux pas de la médiathèque et du village de Draguignan. On ne pouvait pas demander mieux; ce lieu est ancré dans mon âme depuis.

Irene Penazzi
Les illustrations d'Irene Penazzi nous font et la font voyager: ici des illustrations de «Voci dal mondo verde» (© Editoriale Scienza)

Alors quel est ton rapport avec ton pays, l’Italie?
J’aime bien mon pays et grâce à mon travail j’ai pu le visiter plus qu’auparavant, découvrant le sud par exemple. Depuis toute petite, je voyage beaucoup. J’ai eu la chance de parcourir l’Europe en voiture avec mes parents et, après, j’ai continué à voyager pour mes études et mon travail. L’Italie reste ma maison et le restera toujours, il y a juste un lieu qu’on peut appeler «maison», mais Draguignan a sans doute pris mon cœur. J’aime bien avoir mes repères, mes habitudes, mais j’aime aussi voyager, visiter de lieux différents, rencontrer de personnes d’autres cultures avec lesquelles créer des liens, des amitiés. L’échange, la rencontre, la découverte m’enrichissent énormément et m’offrent de nouveaux horizons, tous ces fils qui m’emmènent partout dans le monde me façonnent. L’exposition «Italian Excellence», organisée par la Foire du livre de Bologne, est une autre occasion pour partir à l’étranger pour promouvoir mon travail. Il y a deux ans je me suis rendue en Hollande, tandis que cette année je suis allée au Mexique à l’occasion d’un festival dédié à l’illustration, «El mes del Ilustrador»[3]. Je suis très contente de ces expériences.

Si tu étais un arbre, une plante, une fleur, que serais-tu et pourquoi?
Probablement je serais un chêne, comme celui de la couverture de mon livre Une année parmi les arbres, avec sa belle maison dans l’arbre.
À l’occasion de la naissance de leurs enfants mes parents ont planté trois chênes dans notre jardin, un pour chacun. Le chêne est un arbre qui a toujours été considéré comme sacré par plusieurs peuples, symbole de force et de sagesse, et j’adore penser que grâce à sa longue vie il peut «assister» à tant de changements autour de lui au fil du temps. C’est un arbre majestueux, mais ma fascination n’est pas liée au fait que moi aussi je me sente majestueuse et grande, pas vraiment en réalité. C’est plutôt le fait de pouvoir abriter un monde d’animaux et d’êtres vivants qui me charme; pour moi c’est un petit monde dans un vaste monde.
Voilà un petit croquis pour mon chêne!

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Le chêne de la couverture de «Un anno tra gli alberi» et celui croqué par Irene Penazzi tout spécialement à l'occasion de cette interview (© Terre di Mezzo; © Irene Penazzi)

Merci Irene, il est curieux, que pour représenter ce grand arbre, tu n’aie choisi que sa petite feuille lumineuse et délicate… Une facette supplémentaire de ta personnalité. Cela me ramène au livre Vita di un albero raccontata da sé medesimo. L’ecologia spiegata ai bambini e alle bambine [Vie d’un arbre racontée par lui-même. L’écologie expliquée aux enfants] de Luca Sciortino (Erickson, 2022), qui en dessous de la dédicace à sa fille Partizia, écrit:

Sois comme le chêne,
qui est fort et solide dans son tronc,
profond dans ses racines,
mais léger aussi,
avec son épaisse chevelure de feuilles tremblantes de soleil,
et un peu souple
aux vents glaciaux de l’hiver,
toujours tendu vers le bleu,
pas seulement avec une, mais avec beaucoup de branches,

chacune une route différente vers la lumière. [4]

(traduit par Francesca Sossan)


[1] Pour découvrir la série d’Amalia, visitez le site de l’illustrateur.
[2] Pour en savoir plus sur le projet de résidence artistique d’Irene avec La Marelle, visitez son site.
[3] Pour plus d’informations voir le site https://culturatabasco.gob.mx/ilustradores/edicion2023.
[4] 
La version originale du poème de Luca Sciortino est en italien, la maison d’édition Erickson n’est pas responsable de la traduction en français de Francesca Sossan.

Auteurs et illustrateurs en lien avec l'interview

Illustration d'auteur

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