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Excursion guidée à la rencontre de l'enfance, de la littérature et de la philosophie

À quoi pense la littérature de jeunesse ?, Edwige Chirouter
Charlie Renard*
4 juin 2025

Edwige Chirouter est professeure à l’Université de Nantes et titulaire de la Chaire Unesco «Pratiques de la philosophie avec les enfants: une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale», qui vise à démocratiser la philosophie, en particulier auprès des jeunes. Elle intervient en France et à l’étranger, promouvant activement la pratique philosophique dès l’enfance. Son ouvrage explore comment la littérature de jeunesse peut rendre la philosophie accessible à tous et toutes.

Edwige Chirouter
Edwige Chirouter est professeure en philosophie, et travaille à faire converger pratique philosophique et littérature jeunesse afin de rendre cette première plus accessible à tout le monde (© ouestfrance)

La reconnaissance de la littérature de jeunesse dans l’éducation est désormais acquise; ses apports langagiers, esthétiques et culturels sont établis. Dans ce contexte, Edwige Chirouter interroge la possibilité de rapprocher deux mondes qu’on a longtemps opposés: celui de la philosophie, associé à la rationalité adulte, et celui de l’enfance, à l’immaturité – oubliant sans doute que l'étonnement, moteur de la philosophie, est d'abord une spécialité enfantine. À quoi pense la littérature de jeunesse? entend montrer que ces œuvres, riches en questionnements existentiels, constituent un terrain privilégié pour initier les jeunes à la pensée philosophique. L’ouvrage prolonge plus de vingt ans de recherches et actualise les réflexions amorcées dans la thèse d’Edwige Chirouter de 2008, hommage à Pierre Macherey et à son livre À quoi pense la littérature? (PUF, 1990).

L’autrice y poursuit une double réhabilitation: la reconnaissance de la philosophie avec les enfants comme une pratique légitime et exigeante, et celle de la littérature jeunesse comme un champ littéraire à part entière, riche de ses formes et de sa capacité à penser le monde. Elle préfère parler de «littérature aussi pour la jeunesse» (p.181, la mise en évidence est mienne), soulignant qu’elle s’adresse à toutes les générations et peut être lue avec profit et plaisir de l’enfance à l’âge adulte, «jusqu’à ce que mort s’ensuive», selon sa formule espiègle (p.35, 181) – manière élégante de rappeler que les albums ne déposent pas leur magie à la porte de l’âge adulte.

Présentation du livre

Edwige Chirouter
Le livre d'E. Chirouter sur la littérature comme moyen d'initier les jeunes à philosopher (© L'École des lettres, L'École des loisirs)

Un mot d’abord sur les illustrations: le livre est très beau et agréable à parcourir, enrichi par des photographies prises par l’autrice en ateliers, par des couvertures d’albums et par des illustrations d’auteurs majeurs comme Ponti, Sendak ou Corentin, offrant une grande richesse visuelle.

La couverture de Maguelone du Fou, représentant un livre irradiant de lumière autour duquel enfants et adultes se rassemblent, illustre l’idée centrale: faire de la littérature jeunesse un terreau d’éveil philosophique pour tous et toutes.

En guise de cabochon, une illustration de Corentin montre un enfant voguant dans un livre devenu voile, métaphore de la littérature comme puissance d’imaginaire et promesse de liberté. C’est d’ailleurs cette image du lecteur-navigateur que reprend l’autrice dans son «Adresse aux lecteurs et lectrices», en invitant chacun – universitaires, éducateurs, bibliothécaires, enseignants, parents, curieux – à naviguer librement dans son ouvrage, guidé par ses propres questionnements à la manière d’un lecteur-flibustier, préférant l'exploration intuitive aux routes balisées.

Si chacun est invité à naviguer à sa guise dans ces 368 pages, l’autrice n’en propose pas moins une boussole et une carte: une introduction, trois parties, une conclusion et une bibliographie.

  • Introduction
  • Partie I: L’enfant, la littérature et la philosophie
  • Partie II: Des questions, des histoires
  • Partie III: Sur les terrains de la philosophie
  • Conclusion
  • Références bibliographiques

➽ Pour découvrir le sommaire détaillé, c'est par ici!!

Dans l’introduction de l’ouvrage, l’autrice revendique un «récit subjectif» pour raconter le «grand bouleversement» (p.13) de son parcours, marqué par la découverte, comme enseignante, mère et chercheuse, de la philosophie pour enfants (Lipman, Sharp, Tozzi) et de la richesse de la littérature jeunesse. Son engagement dans des expérimentations en classe confirme pour elle l’importance politique d’offrir à tous les élèves des ressources culturelles exigeantes.

La première partie pose les fondements de sa démarche. Elle montre combien les frontières entre littérature et philosophie sont historiquement mouvantes, et considère la littérature jeunesse comme un espace universel de pensée. L’enfant lecteur, longtemps considéré comme mineur, est aujourd’hui reconnu comme sujet de lecture. L’autrice plaide pour la reconnaissance pleine et entière de la littérature jeunesse.

La philosophie avec les enfants est présentée comme une pratique «pirate» (p.123): une manière d’interroger librement le monde, en contournant les cloisonnements traditionnels – comprendre: une pratique libre, audacieuse, et parfois un peu irrévérencieuse face aux certitudes trop bien établies, en somme l’art de penser en brisant les amarres scolaires. La littérature est ainsi défendue comme un levier pour complexifier la réflexion et instaurer une distance féconde entre vécu et concept. L’école devient, dans cette perspective, une «oasis de pensée» (p. 156) indispensable à la démocratie. La partie s’achève par des conseils pratiques pour animer des ateliers philosophiques, en abordant notamment la gestion des sujets sensibles, la question de la neutralité de l'animateur, et l'attention portée au vécu émotionnel des participants.

L’introduction de la deuxième partie souligne que, dans la littérature jeunesse, le thème philosophique n’est pas toujours explicite et qu’il serait réducteur d’imposer une lecture dictée par l’âge ou le sujet. L’autrice propose des points de repère méthodologiques pour guider la lecture sans l’enfermer.

Chaque sous-chapitre de cette deuxième partie s’organise autour d’une question philosophique formulée par un enfant ou un adolescent, suivie de quelques repères conceptuels, d’un éclairage philosophique, du choix d’un ouvrage jeunesse pour engager la discussion, de suggestions d’autres œuvres adaptées à divers âges (romans, bandes dessinées, théâtre). Enfin une petite bibliographie invite à se (re)plonger dans la philosophie par la lecture.

Dix grandes questions structurent cette partie, explorant la liberté, la différence, le bonheur, le libre arbitre, le courage, la mort, la vérité, l’amour, l’imaginaire et le pouvoir, à partir d’œuvres choisies comme Disparais!, Jean de la Lune, Les Trois souhaits ou encore Harry Potter.

Dans l’introduction de la troisième partie, l’autrice affirme son inscription dans une philosophie de terrain, attentive à l’immersion, à l’expérience et à l’observation directe. En rassemblant des contributions co-écrites avec des collègues, des amis et des étudiants, elle adopte une posture remarquable, qui reconnaît pleinement la valeur des travaux en formation et prolonge ainsi l’idéal d’une philosophie populaire au sens de Diderot.

À travers neuf «terrains», l’ouvrage montre comment la littérature, les récits traditionnels, les mangas ou les dystopies peuvent devenir des supports d'éveil à la pensée philosophique pour des publics très divers. Que ce soit en Polynésie, à Mayotte, en prison, ou dans des échanges interculturels, toutes les expérimentations illustrent que philosopher s’apprend, et que la littérature permet de cultiver, étonnement, esprit critique et construction de soi dès l’enfance. Autant d’ateliers où la pensée ne demande qu’à lever l’ancre, quels que soient les rivages!

À l’heure de conclure, l’autrice célèbre l’enfance comme le pont vivant entre la littérature et la philosophie, ravivant leur fraternité originelle. Toutes trois naissent d’un même étonnement face au monde, et c’est dans cet élan – à la fois naïf et exigeant – de saisir, de comprendre et de connaître, qu’elles tissent leur lien le plus essentiel.

La bibliographie, véritable carte d’orientation, éclaire les chemins de pensée empruntés par l’autrice: entre phares théoriques et compagnons de route, elle s’appuie sur des références majeures telles que Paul Ricœur, Philippe Sabot, Jérôme Bruner, Tzvetan Todorov, Bruno Bettelheim, Vincent Jouve, Nathalie Prince, Danièle Sallenave, Catherine Tauveron, entre autres.

En rapprochant enfance et philosophie, Edwige Chirouter défend une démarche militante face aux fragilités contemporaines de l’éducation. Dans la lignée de Martha Nussbaum, elle affirme que former l’esprit critique dès l’enfance est un enjeu démocratique majeur. Cet ouvrage témoigne d’une recherche vivante et engagée, convaincue que philosopher dès le plus jeune âge est un acte politique au service d'une éducation plus libre et plus éclairée parce que rêver d’une démocratie vivante commence peut-être par écouter sérieusement les questions des enfants.

Pour consulter la conférence de présentation:
https://www.ecoledeslettres.fr/a-quoi-pense-la-litterature-de-jeunesse-la-video/


*Charlie Renard est professeure de philosophie en lycée depuis 13 ans. Diplômée de l'université de Caen, elle s'intéresse à la pratique de la philosophie avec tous les publics, en particulier les enfants. Elle a donc choisi de suivre le DU formation aux ateliers de philosophie, dirigé par Edwige Chirouter à l'Université de Nantes ainsi qu'un Master Littérature Jeunesse, et propose aujourd'hui des ateliers à l'école primaire et dans les bibliothèques. Elle est également directrice de la collection de livres à visée philosophique «Sages comme des images» aux Éditions Bel et Bien.

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Edwige Chirouter

française