Je n'aurai plus peur
L'avis de Ricochet
Le temps d’une longue nuit, ou peut-être celui de plusieurs nuits tout aussi longues, « Mon lapin », comme l’appelle sa maman, n’arrive pas à dormir, car il pense, dit-il. Dans cet univers d’animaux anthropomorphes imaginé par Simone Rea, un contour blanc poudreux comme un reflet de lune éclaire les profils des deux personnages, où se détache une pupille noire et immense, reflet quant à elle de la gravité du propos.
Les enfants de notre époque n’échappent pas à la guerre ni aux innombrables échos de la violence, et les auteur⸱rice⸱s cherchent comment libérer les enfants de l’angoisse qui les étreint face à cette menace. Et puis, comment accueillir les enfants qui ont vécu la guerre ? Comment laisser place à la parole qui allègera leur souffrance, l’insupportable expérience de la violence ? L’album sans texte Papillon jaune d’Oleksandr Shatokhin en propose une version métaphorique puissante. C’est aussi le propos de Jean-François Sénéchal et Simone Rea dans ce remarquable album Je n’aurai plus peur. En regard du texte plein de retenue et si concret à la fois, ce que dit l’image est extrêmement travaillé, intense, même si l’animalisation des personnages permet une distanciation par rapport à la gravité du sujet, à l’instar par exemple du livre d’Issa Watanabe, Migrants.
Ici, dès la couverture, la tonalité brun rouge prend toute la place du regard, seuls les contreplats d’un onctueux rose saumoné suggèrent la part de rêve, d’espoir. Violence du monde et quête de sérénité sont les deux thèmes intriqués, reliés par l’impuissance de l’enfance devant l’incompréhensible, l’indicible, toujours à fleur de conscience, et qui empêche le sommeil.
« Il s’est passé quelque chose à l’école », mais l’enfant n’a pas envie d’en parler. « Ne t’inquiète pas. Tu me le diras quand tu seras prêt », répond sa maman.
Jean-François Sénéchal imagine que cet échange se répète nuit après nuit, et subtilement, entre chaque dialogue, on comprend que la mère et l’enfant ont fui un pays en guerre où ils ont vu mourir des proches et bien trop d’autres gens. Aujourd’hui, ils sont en sécurité, mais en leitmotiv, l’évocation de cet évènement (ou d’un nouvel évènement), ce qui s’est passé à l’école, revient pour souligner la crainte d’un nouvel enchaînement destructeur.
Grâce à cette qualité d’écoute et sa constance, l’enfant défait petit à petit le nœud d’angoisse qui l’empêche de parler librement. Dans une construction narrative qui alterne souvenir dramatique et expérience immédiate d’autres formes de violence à l’échelle des enfants qui le tétanisent, le petit personnage réussit nuit après nuit à mettre des mots sur ce qui le ronge. Page après page, patiemment, sa maman tente de répondre à ses questions sur la peur, le courage, la mort et ce spectre de la guerre qui les hante tous les deux. La double page s’organise entre le dialogue bicolore – déjà en rouge et brun – à gauche, procédé qui situe chaque interlocuteur et fait référence à l’interprétation de Simone Rea qui prend toute sa place sur les trois-quarts restants de la page.
La gravité du propos et la souffrance de l’expérience sont intensifiées par l’atmosphère saturée de ce brun rouge dramatique ; de sombres camaïeux dessinent des espaces géométriques générateurs de profondeurs insondables, une étrange lune noire se détache sur le crépuscule rougeâtre. L’ensemble rappelle les dessins d’enfants victimes des guerres. Les couleurs de la vie quotidienne (cour de récréation, manifestation contre la guerre) rappellent cependant que la peur n’y a pas sa place. Le personnage de la mère est sous la plume de Jean-François Sénéchal le réceptacle de l’angoisse et son repoussoir : tout au long de l’album, Simone Rea nous la présente dans une robe jaune dont la luminosité attire et protège son enfant. Mais sur la dernière illustration, elle est vêtue d’une robe noire, signe de son propre deuil et de sa propre tragédie, son regard interrogateur levé vers la lune. À travers ses réponses, Simone Rea interprète comment peu à peu la peur est mise à distance, la nuit noire bleuit, la lune retrouve son reflet laiteux qui fait se découper sur l’ombre les silhouettes familières des arbres, et l’enfant rasséréné finit par s’endormir paisiblement sous sa couverture rouge.
La couverture de l’album délivre alors son double message : lorsqu’on prend le livre en mains, elle nous interroge face à ce personnage qui guette l’horizon à partir d’un espace où il semble se cacher dans le noir, et lorsqu’on referme le livre sur le petit bonhomme que l’on a appris à connaître, on le voit, hissé sur la pointe des pieds, qui regarde le jour se lever, une aurore nimbée de rose où les nuages s’éloignent.
Un album sensible et profond, facilitateur d’échanges et de réparation.
Présentation par l'éditeur
Dans le calme de la nuit, une mère et son fils commencent une conversation difficile. L’enfant hésite à raconter une scène de violence dont il a été témoin à l’école. Il en saisit d’autant plus la gravité qu’il a fui un pays en guerre. Les souvenirs de ce passé traumatique se superposent au présent, et la frontière entre les événements se brouille pour mieux mettre en lumière les mécanismes de la